CHRONIQUE : Sports extrêmes 2026, l’année où les humains ont arrêté d’avoir peur
Le triple cork 1980 entre dans l’histoire
Le 26 janvier 2026 à Aspen, le snowboarder japonais Hiroto Ogiwara, 18 ans, a réussi le premier Triple Cork 1980 en compétition officielle de Big Air. Cinq rotations et demie horizontales combinées à trois rotations verticales. Une figure qu’on disait théoriquement faisable depuis 2023 mais qu’aucun rider n’osait tenter en contest. Score : 99 sur 100. Médaille d’or.
Sur le ski, Eileen Gu a confirmé sa domination en remportant le slopestyle féminin avec un run incluant un switch double cork 1440 safety, première historique chez les femmes. La Chinoise-Américaine, désormais étudiante à Stanford, continue de redéfinir ce qu’on attend d’une skieuse freestyle.
Hiroto Ogiwara avait 11 ans quand Shaun White a pris sa retraite. Onze ans. Il a grandi en regardant en boucle des clips Instagram de figures impossibles, et il s’est dit : pourquoi pas moi. Voilà la vraie révolution. Ce n’est plus l’apprentissage transmis maître-élève. C’est l’algorithme qui forme les champions. Et ça change absolument tout.
Le skateboard street en mutation
Côté skate, le Brésilien Rayssa Leal, 18 ans, a remporté le street féminin pour la troisième fois consécutive avec un kickflip backside lipslide sur la rampe centrale qui a laissé les juges sans mots. Son score combiné de 94,33 reste le plus élevé jamais attribué dans l’épreuve.
Surf de gros : Nazaré franchit un nouveau seuil
La vague de 28,5 mètres documentée
Le 14 février 2026, lors d’une session historique à Praia do Norte au Portugal, le surfeur allemand Sebastian Steudtner a surfé une vague mesurée à 28,5 mètres par le système de mesure officiel de la World Surf League. Si la performance est homologuée par Guinness, elle dépassera son propre record de 26,21 mètres établi en 2020.
La même session a vu la Brésilienne Maya Gabeira, légende vivante du big wave, surfer une vague de 23,7 mètres, repoussant le record féminin qu’elle détenait déjà.
Vingt-huit mètres. Imagine. Un immeuble de neuf étages qui te tombe dessus à 80 km/h, et tu décides de glisser dessus avec une planche en mousse aux pieds. Je ne romantise pas. Je constate. Il existe des humains qui choisissent volontairement de se placer dans des situations où une seule erreur signifie la fin. Pas la blessure. La fin. Et ils le font en souriant.
Le tow-in au cœur du débat
Cette saison a relancé la polémique entre paddle-in (à la rame) et tow-in (tracté par jet-ski). Les puristes estiment que les vagues de plus de 20 mètres ne devraient compter que si elles sont prises à la rame. La WSL a annoncé une catégorie séparée à partir de 2027 pour départager les disciplines.
Escalade : la falaise himalayenne tombe
Une première mondiale sur le Trango Tower
En septembre 2026, le duo composé du Slovène Domen Škofic et de l’Américaine Sasha DiGiulian a réalisé la première ascension en libre intégral de la voie « Eternal Flame » sur la Nameless Tower du Trango (Pakistan), à 6 251 mètres d’altitude. Cotation maximale : 8b+. Aucune aide artificielle. Quinze jours de paroi.
Côté bloc, le Tchèque Adam Ondra, 33 ans, a ouvert et enchaîné un nouveau projet en 9c dans la grotte d’Hanshelleren en Norvège, baptisé « Silence II ». Si la cotation se confirme après répétition, il deviendrait le premier grimpeur à signer deux 9c différents.
Adam Ondra grimpe depuis qu’il a six ans. Trente-trois aujourd’hui. Vingt-sept ans à mettre les doigts sur du caillou, et il continue de trouver des prises que personne d’autre ne voit. Ce n’est plus du sport. C’est une forme de connaissance intime de la matière. Une langue qu’il parle avec la roche, et qu’aucun de nous ne saura jamais déchiffrer.
L’escalade féminine au plus haut niveau
La Japonaise Ai Mori, 19 ans, est devenue la première femme à enchaîner un 9b en falaise avec « Bibliographie » à Céüse, en France. Cette performance la place définitivement parmi les meilleurs grimpeurs au monde, hommes et femmes confondus.
Wingsuit et BASE jump : entre exploit et tragédie
La traversée alpine record
Le 3 août 2026, le Français Vincent Descols, surnommé « Le Blond », a réalisé la plus longue distance jamais parcourue en wingsuit depuis un sommet alpin : 11,4 kilomètres de glide depuis le sommet du Mont Blanc jusqu’à la vallée de Chamonix. Vitesse moyenne : 220 km/h. Durée du vol : 3 minutes et 47 secondes.
Cette performance s’inscrit dans une saison endeuillée par quatre décès en BASE jump et wingsuit en Europe, ravivant le débat sur la régulation de ces disciplines.
Quatre morts. Quatre familles. Quatre histoires qui s’arrêtent net contre une paroi rocheuse parce que le vent a tourné, parce qu’un sangle a glissé, parce que la marge entre la vie et l’éclatement tient à un quart de seconde. Je n’ai pas envie de les juger, ces hommes et ces femmes qui sautent. Je veux juste qu’on arrête de prétendre que c’est juste du sport. Ce n’est pas du sport. C’est autre chose. Et cette autre chose mérite qu’on la nomme.
Le casque connecté change la donne
L’innovation technologique de l’année reste le casque biométrique Salomon-Garmin, qui mesure en temps réel la position GPS, la vitesse, la fréquence cardiaque et l’altitude, avec un déclenchement automatique de parachute en cas de perte de conscience. Six vies auraient été sauvées en 2026 grâce à ce dispositif selon les données fabricant.
Cliff diving : Polignano a Mare en feu
Rhiannan Iffland intouchable
L’Australienne Rhiannan Iffland a remporté son neuvième titre mondial consécutif sur le circuit Red Bull Cliff Diving, une domination sans équivalent dans le sport. Lors de l’étape de Polignano a Mare (Italie), elle a exécuté un back triple somersault with 2,5 twists depuis 21 mètres, noté 9,5/10 par tous les juges.
Chez les hommes, le Roumain Constantin Popovici a confirmé son hégémonie en remportant le titre 2026 devant le Mexicain Jonathan Paredes.
Vingt-sept mètres. Trois secondes de chute. À l’arrivée, l’eau est aussi dure que du béton si tu ne touches pas dans le bon angle. Rhiannan Iffland fait ça en souriant. Neuf fois championne du monde. Neuf. Et personne, absolument personne dans le grand public, ne connaît son nom. Voilà le scandale silencieux des sports extrêmes féminins. On les célèbre quand on en a besoin pour la diversité, on les oublie le lendemain.
Ce que cette saison nous laisse
Une génération qui n’a plus de modèle à imiter
Le constat de 2026 est limpide : les athlètes extrêmes d’aujourd’hui ne dépassent plus leurs prédécesseurs. Ils inventent. Hiroto Ogiwara n’avait personne à imiter quand il a tenté son Triple Cork 1980. Sebastian Steudtner construit sa propre cartographie des vagues monstres. Adam Ondra ouvre des voies qui n’existent que dans sa tête avant qu’il ne les concrétise.
Cette autonomie créative pose une question vertigineuse : quand le surhumain devient routine, où va-t-on chercher l’émotion ? Le risque de saturation guette. Les chiffres d’audience de plusieurs disciplines stagnent en 2026 malgré les performances.
Je referme cette chronique avec un goût étrange. De l’admiration, oui. Beaucoup. Mais aussi cette intuition tenace qu’on regarde une discipline qui s’auto-dévore. Chaque année il faut faire plus, plus haut, plus dangereux, plus spectaculaire. À quel moment on s’arrête. Personne n’a la réponse. Et tant qu’on ne l’a pas, il y aura des noms qui s’ajoutent à la liste de ceux qui ne sont pas rentrés. Voilà la blessure ouverte que ces exploits laissent. Pas dans leurs corps. Dans le nôtre.
L’année 2027 promet déjà
Plusieurs projets sont annoncés pour 2027 : tentative de Quad Cork en snowboard, première traversée intégrale en wingsuit du Grand Canyon, et un projet d’escalade en libre solo sur la face Sud de l’Annapurna par Alex Honnold. La barre continuera de monter. Reste à savoir jusqu’où.
Signé Jacques PJake Provost