CHRONIQUE : Stève le Phoque dompte le bout du monde. 43 kilomètres dans l’enfer liquide.
Quarante-trois kilomètres d’eau brune et hostile
Le Rio de la Plata, ce n’est pas un fleuve. Ce n’est pas une mer. C’est un estuaire géant, le plus large du monde, où l’eau douce des Andes se mélange à l’Atlantique dans une bataille permanente. L’eau y est brune, chargée de sédiments. La visibilité est nulle. On nage à l’aveugle.
Et puis il y a les courants. Imprévisibles. Capricieux. Capables de pousser un nageur de plusieurs kilomètres hors de sa trajectoire en quelques minutes. Stève Stievenart a passé près de dix-huit heures à se battre contre cette eau qui ne voulait pas de lui.
J’imagine ce moment où il fait nuit. Où la rive de départ a disparu depuis longtemps. Où la rive d’arrivée n’est encore qu’une rumeur. Où il n’y a plus que toi, l’eau noire, et le bruit de ta propre respiration. Et là, tu continues. Pourquoi ? Parce que tu l’as décidé. Parce que t’arrêter, c’est mourir. Cette solitude-là, je crois que personne ne peut la comprendre tant qu’on ne l’a pas vécue.
Stève le Phoque : l'homme qui ne sent plus le froid
Un surnom qui dit tout
On ne devient pas « le Phoque » par hasard. Stève Stievenart a gagné ce surnom à force de plonger là où les autres reculent. Eaux glacées, distances absurdes, conditions extrêmes : il y va. Il a déjà traversé la Manche, le détroit de Gibraltar, le canal de Catalina en Californie. Il collectionne les exploits comme d’autres collectionnent les timbres.
Mais cette triple couronne du bout du monde, c’est autre chose. C’est la Patagonie. C’est la Terre de Feu. C’est cette zone du monde où la nature n’a pas été domestiquée, où elle gagne encore presque à chaque fois.
Le mental avant le physique
Tous les nageurs extrêmes le disent : le corps lâche bien avant la tête. Ou l’inverse. Stievenart répète depuis des années qu’on ne peut pas nager 43 kilomètres avec ses muscles. On les nage avec sa volonté. Avec ses raisons. Avec ce qu’on a à prouver — à soi-même, surtout.
Et pourtant, je le regarde et je me dis : qu’est-ce qui pousse un homme à faire ça ? À 50 ans, il pourrait être au chaud, à raconter ses anciens exploits dans des conférences bien payées. Au lieu de ça, il replonge. Encore. Toujours. Il y a chez ces gens-là quelque chose que je ne comprends pas tout à fait, mais que j’admire profondément. Une faim que rien ne rassasie. Une certitude que la vie, la vraie, est de l’autre côté de la peur.
Ce que cet exploit nous dit de notre époque
Quand l’humain redevient minuscule
Dans un monde où tout se mesure en likes et en notifications, où l’effort est devenu suspect et la patience presque ringarde, Stève Stievenart vient nous rappeler quelque chose qu’on avait oublié : l’humain est capable. Capable de souffrir longtemps. Capable de tenir bon. Capable d’aller au bout de quelque chose qui n’a aucune utilité immédiate, aucun rendement, aucun profit — juste la beauté terrible de l’avoir fait.
Il n’a pas battu un record du monde monétisable. Il n’a pas changé la face de la science. Il a juste traversé. Et c’était suffisant.
Une leçon qui dépasse la natation
On peut ne rien connaître à la nage en eau libre et être bouleversé par ce qu’a fait cet homme. Parce que ce qu’il a fait, au fond, c’est ce qu’on aimerait tous être capables de faire dans nos vies : continuer quand c’est insupportable. Avancer quand l’horizon a disparu. Croire que l’autre rive existe même quand on ne la voit plus.
Je n’irai jamais nager le Rio de la Plata. Personne autour de moi non plus. Mais on a tous notre Rio de la Plata. Cette chose qu’on doit traverser et qui nous fait peur. Ce projet qu’on remet au lendemain depuis dix ans. Cette conversation qu’on n’a jamais eu le courage d’avoir. Stève Stievenart, à sa manière, nous dit : vas-y. Plonge. L’eau est froide, oui. Tu vas souffrir, oui. Mais tu vas y arriver. Et ça vaudra chaque seconde de douleur.
Une blessure ouverte au bout du monde
Ce qui reste quand on a touché l’autre rive
Stève Stievenart est sorti de l’eau épuisé, hagard, presque incapable de se tenir debout. Comme à chaque fois. Et comme à chaque fois, il a souri. Parce qu’il avait gagné. Pas contre quelqu’un. Contre lui-même. Contre l’idée que c’était impossible.
La triple couronne du bout du monde a un nouveau roi. Il est français. Il a 50 ans. Il s’appelle Stève. Et il a passé 17 heures, 59 minutes et 33 secondes à nous prouver que l’impossible n’est qu’un mot qu’on utilise quand on n’a pas envie d’essayer.
Quelque part en Argentine, ce soir-là, un Français est sorti de l’eau en titubant. Il avait froid. Il était brisé. Il était heureux. Et moi, à des milliers de kilomètres, devant mon écran, j’ai senti quelque chose remuer en moi. Une envie. Une honte aussi, peut-être. La honte de toutes les fois où j’ai dit « je ne peux pas » alors que je n’avais même pas essayé. Stève le Phoque vient de nager 43 kilomètres dans l’eau noire. Et nous, qu’est-ce qu’on attend ?
Signé Jacques PJake Provost